ÉLÉVATION

ÉLÉVATION
Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,
Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides;
Va te purifier dans l'air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
S'élancer vers les champs lumineux et sereins;

Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
- Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes!
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# Posté le jeudi 15 juillet 2004 15:16

Modifié le dimanche 29 août 2004 12:04

BÉNÉDICTION

BÉNÉDICTION
Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
Le Poëte apparaît en ce monde ennuyé,
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié:

- «Ah! que n'ai-je mis bas tout un nœud de vipères,
Plutôt que de nourrir cette dérision!
Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères
Où mon ventre a conçu mon expiation!

Puisque tu m'as choisie entre toutes les femmes
Pour être le dégoût de mon triste mari,
Et que je ne puis rejeter dans les flammes,
Comme un billet d'amour, ce monstre rabougri,

Je ferai rejaillir ta haine qui m'accable
Sur l'instrument maudit de tes méchancetés,
Et je tordrai si bien cet arbre misérable,
Qu'il ne pourra pousser ses boutons empestés!»

Elle ravale ainsi l'écume de sa haine,
Et, ne comprenant pas les desseins éternels,
Elle-même prépare au fond de la Géhenne
Les bûchers consacrés aux crimes maternels.

Pourtant, sous la tutelle invisible d'un Ange,
L'Enfant déshérité s'enivre de soleil,
Et dans tout ce qu'il boit et dans tout ce qu'il mange
Retrouve l'ambroisie et le nectar vermeil.

Il joue avec le vent, cause avec le nuage,
Et s'enivre en chantant du chemin de la croix;
Et l'Esprit qui le suit dans son pèlerinage
Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.

Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte,
Ou bien, s'enhardissant de sa tranquillité,
Cherchent à qui saura lui tirer une plainte,
Et font sur lui l'essai de leur férocité.

Dans le pain et le vin destinés à sa bouche
Ils mêlent de la cendre avec d'impurs crachats;
Avec hypocrisie ils jettent ce qu'il touche,
Et s'accusent d'avoir mis leurs pieds dans ses pas.

Sa femme va criant sur les places publiques:
«Puisqu'il me trouve assez belle pour m'adorer,
Je ferai le métier des idoles antiques,
Et comme elles je veux me faire redorer;

Et je me soûlerai de nard, d'encens, de myrrhe,
De génuflexions, de viandes et de vins,
Pour savoir si je puis dans un cœur qui m'admire
Usurper en riant les hommages divins!

Et, quand je m'ennuierai de ces farces impies,
Je poserai sur lui ma frêle et forte main;
Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies,
Sauront jusqu'à son cœur se frayer un chemin.

Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite,
J'arracherai ce cœur tout rouge de son sein,
Et, pour rassasier ma bête favorite,
Je le lui jetterai par terre avec dédain!»

Vers le Ciel, où son œil voit un trône splendide,
Le Poëte serein lève ses bras pieux,
Et les vastes éclairs de son esprit lucide
Lui dérobent l'aspect des peuples furieux:

- «Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui prépare les forts aux saintes voluptés!

Je sais que vous gardez une place au Poète
Dans les rangs bienheureux des saintes Légions,
Et que vous l'invitez à l'éternelle fête
Des Trônes, des Vertus, des Dominations.

Je sais que la douleur est la noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous les temps et tous les univers.

Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre,
Les métaux inconnus, les perles de la mer,
Par votre main montés, ne pourraient pas suffire
A ce beau diadème éblouissant et clair;

Car il ne sera fait que de pure lumière,
Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,
Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs!»
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# Posté le jeudi 15 juillet 2004 15:12

Modifié le dimanche 29 août 2004 12:05

SPLEEN ET IDÉAL

Spleen et Idéal constitue la section la plus importante des Fleurs du Mal. Cela est d'abord apparent par le fait que quatre-vingt-cinq des cent vingt-six poèmes du recueil y sont regroupés, mais aussi parce que la plupart des thèmes essentiels de Baudelaire sont ici présents.


Le titre, Spleen et Idéal, est significatif. On le sait, Baudelaire est, par excellence, le poète du Spleen. Ce mot anglais était déjà employé en France vers la fin du XVIIIe siècle et des Romantiques comme Musset et O'Neddy l'ont mis à la mode vers 1830. Cependant, Baudelaire enrichit considérablement l'imagerie et la portée de ce terme: désormais, il ne renvoie plus à une mélancolie rappelant le mal du siècle, mais il désigne un ennui absolu, existentiel, si lourd qu'il en devient paralysant. Mais Baudelaire est aussi le poète de l'Idéal, c'est-à-dire de l'aspiration vers la perfection, vers le monde des Idées où toute contrainte, désormais, est effacée.

C'est aussi dans Spleen et Idéal que Baudelaire aborde les thèmes de l'art et de l'amour. L'art évoque naturellement l'univers du rêve, de l'imagination, là où l'Esprit règne sur le monde et échappe au Temps; mais l'art, pour Baudelaire, est aussi dominé par la Beauté, froide comme le marbre, ardue à conquérir, presque inaccessible. La dualité idéal/spleen est donc en jeu ici, de la même manière qu'elle se retrouve dans la manière dont Baudelaire aborde le thème de l'amour. De fait, la sensualité inspirée par Jeanne Duval peut tout aussi bien mener le poète à une langueur rêveuse qu'à un aigu sentiment de déchéance. L'amour spirituel, inspiré par Mme Sabatier, ou fraternel sont aisément associables à l'aspiration vers l'Idéal, mais ils n'empêchent pas Baudelaire, du moins dans l'édition de 1861 des Fleurs du Mal (celle retenue ici), de conclure la section sur l'évocation répétée du Spleen et sur le constat de la défaite de l'Homme face au Temps.
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# Posté le jeudi 15 juillet 2004 15:11

Modifié le dimanche 29 août 2004 12:05

Au lecteur

Au lecteur
La sottise, l'erreur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine.

Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches;
Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.

Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trismégiste
Qui berce longuement notre esprit enchanté,
Et le riche métal de notre volonté
Est tout vaporisé par ce savant chimiste.

C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent!
Aux objets répugnants nous trouvons des appas;
Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas,
Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.

Ainsi qu'un débauché pauvre qui baise et mange
Le sein martyrisé d'une antique catin,
Nous volons au passage un plaisir clandestin
Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.

Serré, fourmillant, comme un million d'helminthes,
Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons,
Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.

Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,
N'ont pas encore brodé de leurs plaisants dessins
Le canevas banal de nos piteux destins
C'est que notre âme, hélas! n'est pas assez hardie.

Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
Dans la ménagerie infâme de nos vices,

Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde!
Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde;

C'est l'Ennui!- l'œil chargé d'un pleur involontaire,
Il rêve d'échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
- Hypocrite lecteur, - mon semblable, - mon frère!
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# Posté le jeudi 15 juillet 2004 15:09

Bibliographie

Poèmes

1857 : Les Fleurs du Mal.
1860 : Les paradis artificiels.

1863 : Petits poèmes en prose.

1864 : Le Spleen de Paris.



Contes

La Fanfarlo.


Pensées

1864 : Mon coeur mis à nu.
1867 : Fusées.



Critiques

1851 : Du vin et du haschisch, comparés comme moyens de multiplication de l'individualité.
1861 : R. Wagner et Tannhaüser.

1869 : Curiosités esthétiques.

1869 : L'Essence du rire dans les arts plastiques.

1869 : Delacroix.

1869 : L'Art romantique.



Traductions d'Edgar Poe

1856 : Histoires extraordinaires.
1857 : Nouvelles histoires extraordinaires.

1858 : Aventures d'A. Gordon Pym.

1863 : Eurêka.

1865 : Les histoires grotesques et sérieuses
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# Posté le jeudi 15 juillet 2004 15:02

Modifié le dimanche 29 août 2004 11:52